ERIC FRANK RUSSELL, LE
GUERRIER NON VIOLENT
par Marcel THAON
Ignoré parmi les géants, Eric Frank Russell a toujours trouvé en France un intérêt somnolent du public comme des éditeurs – pourtant autrement plus sensibles au ton d’un auteur proche comme Fredric Brown. Alors que Brown trouvait une consécration nationale dès Fantômes et Farfafouilles (Denoël, 1964), Eric Frank Russell reste aujourd’hui largement inconnu de tous, malgré un ruisseau de traductions intéressantes, dont Guêpe reste un des fleurons ici repris. Nous ne savons trop pourquoi. Peut-être faut-il incriminer le ton souvent sarcastique de l’auteur, son amour des situations burlesques ? Ou peut-être le malheur d’appartenir à l’école d’Astounding, la principale revue américaine de S.F. sans contrepartie française ? Peut-être tout simplement le hasard, dont la main malhabile se trompe quelquefois de destinataire ? La renommée passe souvent par l’heureuse alliance de la préoccupation d’un éditeur avec l’intérêt d’un environnement qui entend soudain sonner l’heure.
L’œuvre d’E.F. Russell se présente au premier regard comme le prototype du commercial : agitation, héroïsme et répétition s’y côtoient souvent ; mais nous essaierons de montrer dans cet essai qu’il s’agit de percer la barrière du conventionnel pour voir apparaître – derrière la facilité – un véritable écrivain, sensible et personnel. S’il est ainsi possible de repérer des constantes dans les textes de Russell ou même des leitmotive, il faut plutôt y entendre l’insistance d’une voix originale, d’une poussée interne toujours renouvelée, propre à l’écriture que le signe d’une plume assoupie. Nous essaierons de le montrer ici.
Eric Frank Russell est né le 6 janvier 1905 à Sandhurst ; il mesure 1 m 88, pèse 82 kilos, a les yeux verts ; ses cheveux bruns grisonnent et, comme il se présente lui-même, a « la tête de quelqu’un qu’on aurait dû pendre à Nuremberg ». À l’opposé de cette description autodépréciative, Isaac Asimov donne de lui une image idéalisée. « J’ai rencontré E.F. Russell en 1939 à une réunion d’un fan club. J’avais vendu deux petites histoires et Russell, d’un autre côté, venait tout juste de publier un roman intitulé Guerre aux invisibles (…) qui fut immédiatement reconnu comme un classique du genre.
« J’essaye maintenant de recréer dans mon esprit l’image de cet homme, tel que je le vis en 1939 – lui l’auteur connu, moi le novice. Je pense pouvoir faire confiance à ma mémoire quasi photographique. Voyons, il mesure deux mètres (quand il est assis), avec un visage anglais long et majestueux. Et aussi, je me le rappelle distinctement, une lumineuse aura dorée baignait sa tête ; on entendait parfois le sifflement des éclairs quand il bougeait brusquement, et de lointains roulements de tonnerre quand il parlait. »
Son premier récit, Eternal Rediffusion, fut refusé par Orlin Tremaine, alors rédacteur en chef d’Astounding sf ; mais celui-ci accepta, quelques mois plus tard, un autre récit de l’auteur : The Saga of Pelican West qui parut dans le numéro de février 1937 de la revue. Il s’agit d’un conte sans grand intérêt, manifestement inspiré de l’Odyssée martienne de Stanley Weinbaum, mais dont le ton humoristique tranchait sur la production de l’époque. Puis, rapidement, Russell vendit The Great Radio Peril (Astounding, avril 1937), The Prr-r-eet (Tales of Wonder, juin) et son premier roman, en collaboration avec L. Johnson, Seeker of Tomorrow (Astounding, juillet). Une longue suite d’excellents romans et nouvelles constitue alors sa carrière, avec comme sommets les romans Guerre aux invisibles, Guêpe et le Sanctuaire terrifiant, quelques « novelettes » dont nous parlerons plus loin et un « Hugo » à la treizième Convention de S.F. à Cleveland, pour Allamagoosa (Astounding, mai 1955).
Pour ce qui est de la France, la carrière d’Eric Frank Russell avait commencé sous les meilleurs auspices, grâce à la publication par le « Rayon Fantastique » de Guerre aux invisibles, une splendide « explication » de notre monde. Inspiré par Charles Fort, l’auteur imagine que nous sommes le bétail docile et insouciant d’êtres invisibles, globes d’énergie qui se nourrissent de nos sécrétions émotionnelles. Avides de nos sentiments, nos maîtres secrets nous excitent constamment : haine, querelles, guerres et destructivité jaillissent sous l’aiguillon pour les satisfaire, et sans eux l’homme serait parfaitement paisible… Merveilleux thème construit sur le modèle de la machine à influencer du psychotique où la pulsion trouve à se loger chez l’Autre pour déculpabiliser le sujet et le priver de la responsabilité de ses sentiments. Les Vitons rôdent au-dessus du monde et contiennent sa mauvaise conscience ; qu’ils y restent sinon il nous faudrait la récupérer… Après une œuvre aussi fulgurante, la carrière française de Russell aurait dû se développer avec la traduction des textes qu’il continuait à produire régulièrement aux États-Unis, un peu comme Fredric Brown aux récits souvent proches – avait vu l’Univers en folie, suivi de bien d’autres textes ; malheureusement deux éléments allaient empêcher cette destinée. Tout d’abord Guerre aux invisibles remonte dans son avatar français à 1952, c’est-à-dire à la préhistoire de la science-fiction dans notre pays, lorsque Fiction n’existait encore que dans l’esprit de Maurice Renault et que « Présence du Futur » faisait encore mentir son nom. Pas de magazine, donc pas de critique littéraire avec la petite poussée populaire qu’elle apporte ; pas de collection sœur non plus pour publier d’autres textes de Russell sous l’effet de la concurrence ; et comme le « Rayon Fantastique » sembla bientôt ne plus se préoccuper de Russell, celui-ci resta pour toujours aux portes de la renommée, laissé de côté par la grande vague des auteurs américains découverts à partir de 1955 avec le premier essor de la S.F. en France. Près de la tombe de l’espoir enterré ne veillaient plus que quelques fidèles. Avec la parution de Fiction un groupe d’amateurs s’organiserait ; mais il serait vain de fouiller les sommaires de la revue pour y rechercher notre écrivain : Russell, surtout prolifique dans les années quarante, réservait ses récits à Astounding, le principal mensuel aux États-Unis, le seul à ne pas avoir d’édition chez nous. Les années passèrent ainsi dans la grisaille, quelquefois déchirée de violents éclairs comme la parution d’une belle « novelette » Violon d’Ingres (Fiction, spécial 8), par exemple. Aujourd’hui encore, Russell ne s’en est toujours pas remis.
Pour étudier l’écriture d’Eric Frank Russell, nous nous intéresserons successivement aux thèmes de ses livres, puis à leur style, enfin à leurs personnages. De l’association de ces trois aspects se reconstituera sans doute une œuvre entière.
Quels sont les thèmes préférés de Russell ? La question est d’importance car cet écrivain est bien un de ceux pour lesquels la critique thématique – depuis longtemps passée de mode – garde toutes ses potentialités de vérité. Il faut dire que E.F. Russell adore reprendre au fil des récits un même point de départ, dont il tire des variations infiniment renouvelées, infiniment surprenantes. Une courte nouvelle voit son argument tourneboulé deux ans plus tard dans un roman ; les aspects restés informes dans la première mouture se voyant alors largement exploités. Et puis, lorsque l’amateur russellien croit que son auteur s’est épuisé à poursuivre ses obsessions, une nouvelle variation viendra l’étonner.
E.F. Russell a par excellence une marque de fabrique thématique : « ILS sont parmi nous » ; « ILS nous gouvernent » : une race, extraterrestre ou non, se cache sur la planète et gère nos affaires ; quelquefois elle se contente de les surveiller. On reconnaît là un sujet exploité par bien des auteurs de S.F. – Philip K. Dick, bien sûr, mais aussi Daniel Galouye ou Fritz Leiber – quoique jamais de manière aussi systématique que Russell. Son admiration pour Charles Fort (le Livre des damnés) entre certainement pour beaucoup dans ce choix, car on retrouve dans toute son œuvre les bizarres théories fortéennes. À côté de Guerre aux invisibles nous pourrions citer le Sanctuaire terrifiant, roman dans lequel la Terre est présentée longtemps comme l’asile d’aliénés de l’Univers : tous les psychotiques de la Galaxie ont été placés sur notre planète à l’aube des temps pour procréer une race de déments, la nôtre, qu’il s’agit d’empêcher de se répandre pour aller salir les zones « saines » environnantes. Parmi les nouvelles, Into Your Tent, I’ll Creep (Astounding, septembre 1957) est intéressante en ce sens qu’elle postule que les chiens sont les véritables maîtres de la Planète et que les hommes leur servent de mains distantes, inconscientes d’être contrôlées. Braves chiens, tranquilles et serviables, si peu souvent pris pour cibles par le soupçon de ces paranoïaques invétérés que sont les auteurs de science-fiction, plus enclins à accuser leurs compagnons de silence, les chats…
Un autre roman, beaucoup plus typique de Russell que Guerre aux invisibles, nous le verrons plus loin, exploite un sujet proche : Sentinelle de l’espace (Satellite, puis « Le Masque »), un excellent récit passé à peu près inaperçu, qui conte sous une forme parodique les aventures d’une « sentinelle », l’extraterrestre David, Raven, et ses efforts pour déjouer un complot contre la civilisation, dans un monde où les radiations ont provoqué d’innombrables mutations. Dans ce beau roman, Russell utilise les éléments d’un récit d’aventures pour lancer un message de fraternité, présent dans toute son œuvre. Ce sera un des paradoxes de l’auteur que de presque toujours choisir des scénarios pleins de conflits pour clamer son horreur de la guerre.
Le second thème russellien exploitera pleinement ce paradoxe, puisqu’il consistera à mettre en scène des guerriers pleins de puissance et d’orgueil pour les ridiculiser avec toutes les armes de la férocité parodique. Nous pourrions l’appeler « David et Goliath » ou encore « Gandhi chez les extraterrestres » ! Il s’agit le plus souvent de récits construits sur le plan de la Fin du voyage au bout de la nuit (Fiction, spécial 9). On se souvient de l’histoire : un immense vaisseau de guerre se pose sur la Terre et se lance dans une opération de conquête, mais ce seront bientôt les terriens eux-mêmes qui auront raison de leurs adversaires, grâce à l’indifférence de leur accueil. Las de se faire les dents sur une proie trop consentante l’armée vindicative se dissoudra peu à peu dans l’environnement.
La résistance passive fait aussi le centre de ce qui est peut-être le récit court le plus célèbre d’Eric Frank Russell And Then There Were None… (Astounding, juin 1951) : les habitants de la Planète Gand (sic) poussent la mauvaise volonté jusqu’à un point difficilement imaginable pour des envahisseurs habitués à combattre. Alors, devant ce modèle qui récuse tout ce que leur discipline leur avait si péniblement appris, ils fondent dans la nature comme le sucre dans l’eau… Et il n’en resta plus un seul.
Plus X (Astounding juin 1956, puis en roman au « CLA ») et Nuisance Value (Astounding, janvier 1957) nous font part du triste sort d’extraterrestres dont le seul tort fut de capturer des Terriens et de les garder prisonniers. Comme l’écrit John Campbell dans son texte de présentation au premier récit. « Bien sûr, il voulait s’échapper de la prison des ennemis. Mais la suite montra que ceux-ci s’en seraient mieux tirés s’ils lui avaient offert quelques bombes nucléaires, une fusée, et l’avaient laissé partir. Il aurait fait moins de dégâts ainsi… » Notons au passage que Nuisance Value reprend un texte du même nom de Manly Wade Wellman (Astounding, décembre 1938, janvier 1939), qui racontait comment des envahisseurs – supérieurs en nombre – sont défaits par une poignée de Terriens qui leur créent tellement de petits ennuis qu’ils préfèrent repartir. Russell s’est d’ailleurs fait une spécialité de reprendre les idées des autres et de les améliorer tout en les adaptant à son style très personnel ; voir entre autres The Prr-r-eet, dont le thème est emprunté à Arthur C. Clarke, ou The Mechanical Mice (Astounding, janvier 1941, sous le pseudonyme de Maurice G. Hugi), dont la trame appartient au VRAI Maurice Hugi !
C’est à cette catégorie de récits humoristiques et ravageurs qu’appartient le livre que vous allez lire, un des meilleurs de Russell et un des plus amusants de la littérature anglo-saxonne de S.F. Le héros, James Mowry, est déposé secrètement sur la 94e Planète de l’Empire sirien, en guerre contre la Terre, pour y faire de la résistance solitaire ; l’ampleur de son succès tient du canular comme du tour de force sans que jamais le livre ne tombe dans l’apologie du bellicisme qui a été si souvent reprochée à la S.F. de l’« Âge d’Or ». Nulle glorification du guerrier chez Russell comme on peut la trouver dans certains textes de Heinlein ou même de Poul Anderson. L’agression est constamment tournée en dérision, au point que Mowry ne sortira pas de sa campagne solitaire paré des reflets de l’idéal. L’ironie cinglante de notre auteur s’exerce sur ses héros comme elle s’attaquait à sa propre image. C’est à ce prix que les « libérateurs » peuvent ne pas devenir les futurs oppresseurs… C’est ici aussi que – du point de vue psychologique – on repérera le point d’identification de l’écrivain anglais : un optimisme raisonnable qui se gagne sur un fond tenace d’autodépréciation.
Le troisième leitmotiv, le plus émouvant certainement, nous l’appellerons « fraternité » : il exprime l’amour de l’auteur pour toute vie, ancré certainement dans un attachement authentique pour les animaux. Tous les êtres de l’univers sont frères quelle que soit leur forme : horribles, repoussants, ils partagent l’existence et peuvent se reconnaître sous les oripeaux de la matière multiple. Quand vient la nuit (Fiction, 194) se situe dans des milliers d’années ; la Terre est une planète à moitié déserte et, par un curieux retour du sort, ses derniers habitants sont envoyés dans chaque système planétaire habité pour apprendre la tolérance et la fraternité aux races plus jeunes. Dans Jay Score (Astounding, mai 1941) un robot est considéré comme faisant partie de la race humaine. Citons encore Metamorphosite (Astounding, décembre 1946) qui décrit les changements physiques et moraux affectant l’homme au cours des prochains millénaires. Russell parvient à introduire ces réflexions qui sont le véritable cœur de son récit dans une trame que n’aurait pas dédaigné de tisser Edmond Hamilton.
Cher Démon (Fiction, 192) est, de l’avis général, ce que Russel a écrit de plus beau sous forme de « novelette. » Le « Cher Démon » du titre est un poète martien qui traîne sur Terre son apparence hideuse, ses tentacules et la couleur outremer de sa peau. Errant parmi les ruines laissées par une guerre atomique, il se fera peu à peu aimer des derniers survivants de notre race – un groupe d’enfants – et les aidera à reconstruire un monde. Récit écrit d’une manière touchante et sensible, sans jamais tomber dans la mièvrerie, Cher Démon se pose en exemple d’une S.F. intelligente. Il montre à tous ceux qui ne voient en E.F. Russell qu’un clown du genre, combien les pitreries servent de carapace à l’humanité.
Il nous reste à parler de deux catégories d’histoires : celles qui se veulent destructrices des poncifs de la science-fiction et celles qui entrent dans la grande confrérie des inclassables. Eric Frank Russell a toujours refusé de se laisser enfermer dans les formules toutes faites de la S.F. ; pour démontrer sa liberté, sa formule favorite est de tourner une idée usée à l’envers pour en tirer une histoire pleine d’originalité. Il écrit ainsi : « Dans le domaine de la science-fiction, bien des récits parlent de fusées en perdition dont les passagers triomphent de tous les obstacles. Vous trouverez ici l’histoire d’un désastre où personne ne gagna de médaille. »
« D’autres nouvelles s’occupent de monstres aux yeux énormes et globuleux, aux tentacules invariablement menaçants. À l’intérieur de ce livre se trouve l’histoire d’un monstre qui ne menaçait personne. » (Préface à Somewhere a Voice).
La première « novelette » dont parle Russell est Somewhere a Voice (Other Worlds, janvier 1953). Des naufragés sur une planète dont l’air est subtilement nocif essaient de rejoindre le dôme de secours qui se trouve à 3 000 km d’eux, un seul sera sauvé : le chien. Displaced Person (Weird Tales, septembre 1948) est une courte nouvelle bien savoureuse. Quel est ce réfugié politique à l’air si triste et noble qui promène lentement sa désespérance dans les jardins du monde ? Celui qui explique qu’un tyran l’a chassé de son pays et s’emploie à le déshonorer, car cet homme implacable détient tous les moyens d’information ? C’est Lucifer.
Citons encore deux nouvelles : le Forgeur d’âmes (Galaxie, ancienne série, 33) ou comment un clown peut aider à la conquête de l’espace, et I Am Nothing (Astounding, juillet 1952), merveilleux récit sur la désespérance.
Des textes enfin n’entrent dans aucune des catégories précitées, ce sont pour la plupart des contes dans lesquels la forme prend le pas sur le fond. Mauvais Anglais à la prose trop tôt exportée outre-Atlantique, Eric Frank Russell s’est longtemps désintéressé du petit jeu de société de ses confrères, le récit de catastrophe. Et puis, las de voir John Windham et John Christopher saccager notre monde, il s’est attaqué au grand désastre cosmique : dans The Great Radio Peril comme dans Last Blast (Astounding, novembre 1952), un mal mystérieux frappe les récoltes et menace la vie.
Mechanical Mice : ces souris mécaniques sont les « héroïnes » d’une histoire très kuttnerienne. Un savant explore mentalement le futur et en ramène les plans d’une machine robot qui, dès qu’elle est mise en marche, ne peut plus être arrêtée et commence à fabriquer toute une horde de petits automates, plus dangereux les uns que les autres. Boomerang (Fantastic Universe, septembre 1953) met aussi en vedette un robot bien encombrant surtout pour ses maîtres qui voulaient l’employer à l’assassinat politique. On ne peut penser à tout ! Allamagoosa, le récit qui remporta le Hugo, raconte les mésaventures de l’équipage du Bustler dans son désir effréné de plaire à l’amiral qui inspecte le navire spatial.
Eric Frank Russell a donc exploité tous ces thèmes ; en particulier l’association intime de la parodie et de l’émotion est présente dans la quasi-totalité de son œuvre. Mais comment a-t-il utilisé ces ingrédients pour en faire un style ?
Le style de Russell se reconnaît très bien et peut même, pour certains lecteurs, constituer le principal intérêt des récits. On peut en effet soutenir que la plupart des thèmes exploités dans ses écrits peuvent être retrouvés dans des œuvres antérieures, mais leur traitement reste profondément original et on ne voit que Fredric Brown pour l’égaler dans la verve caustique. Mais écriture et thématique vont souvent de pair : lorsqu’il s’agit d’utiliser ses grands classiques gandhiens, Russell se montre tel qu’en lui-même ses admirateurs l’identifient, alors que lorsqu’il se veut plus sérieux – comme dans Guerre aux invisibles, par exemple – sa manière d’écrire n’a rien de bien particulier. À cet égard, le roman le plus connu de Russell en France n’est absolument pas typique de sa manière, car la vraie personnalité stylistique de cet auteur, on la trouve dans la partie « sarcastique » de son œuvre, là, il donne toute son ampleur, se rit de la logique quotidienne, plonge dans l’absurde, manie l’humour destructeur avec une aisance d’artificier, lézarde notre confort intellectuel et ne cesse de nous secouer l’esprit tout au long du texte… Le lecteur est alors placé dans l’obligation d’accepter le voyage dément auquel le convie l’auteur ou bien de rejeter en bloc l’histrion.
Paradoxe pour qui connaît l’origine de Russell, longtemps employé de magasin à Liverpool : le style de notre auteur est typiquement américain ; ses expressions ne se retrouveraient jamais sous la plume d’un Britannique digne de ce nom. La raison doit sans doute en être trouvée dans l’admiration d’E.F. Russell pour les États-Unis où il a passé une grande partie de sa vie. Du même point de vue, l’action de ses livres se déroule le plus souvent en Amérique du Nord et ses héros sont régulièrement natifs de ce pays : voir par exemple, dans Guerre aux invisibles, le centre d’intérêt (New York) et le personnage principal (Bill Graham). Cette somme de détails accumulée rend parfois les textes de Russell difficiles à traduire de manière accessible à notre sensibilité, nous croyons même que la meilleure traduction ne donne qu’une ombre clignotante de son style toujours plus vivant dans l’original. Ainsi vivrons-nous dans la caverne…
Les personnages gardent quant à eux leur truculence primitive. Une fois encore, Guerre aux invisibles représente un cas atypique ; voyez Bill Graham, Américain moyen, ni plus beau ni plus intelligent qu’un autre : le prototype du héros désidéalisé qui se généralisera dans le genre après la guerre.
Mais le véritable personnage russellien plonge dans la démesure, pas par l’accentuation des traits héroïques mais au contraire par sa folie de balourdise. Un personnage courant sera affligé de toutes les tares physiques imaginables : son nez ressemblera à une pomme de terre, ses oreilles seront décollées et ses yeux refléteront l’insondable réflexion du bovin ruminant. Sur le front de l’intelligence les personnages seront quelquefois mieux lotis : les héros – peu de femmes chez Russell le misogyne secret – seront doués de pragmatisme et de ténacité, les militaires, eux, ne trouveront pas grâce aux yeux de leur créateur. La cible préférée de Russell est le fonctionnaire ou le soldat imbu de son importance ; trop égocentrique pour faire son autocritique si on ne lui donne pas quelques coups de pied bien placés. À cet égard, les personnages du roman la Grande Explosion (C.L.A.) sont exemplaires. Se sentant protégés par leur vaisseau spatial de deux kilomètres de long, ils donnent libre cours à leur fatuité de Terriens sûrs d’eux… tout au moins au début du voyage. La fin de celui-ci sera moins glorieuse, quoique instructive pour un équipage qui se révélera – comme toujours chez Russell – plus engoncé dans son faux soi militariste que véritablement cruel.
Et c’est ce qui fait l’intérêt psychologique des héros d’Eric Frank Russell – à côté de leur originalité physique : aucun d’entre eux, même le plus arrogant, n’est tout à fait méchant. Ils savent d’ailleurs le plus souvent reconnaître leur défaite et se reconvertir dans la tranquillité lorsque plus faible qu’eux les a vaincus par la non-violence. Ainsi, pour Russell, les techniques de résistance passive doivent non seulement triompher de la force brutale, mais encore la faire changer de méthode, la convertir à la démocratie. Philosophie optimiste et bien sympathique, même si elle se révèle peu crédible hors du monde merveilleux des livres de science-fiction… Tous les êtres de la création sont frères, leurs luttes ne sont pas des confrontations manichéennes mais des tragédies de l’incompréhension dont il est possible de se défaire. Ce message d’espoir vient clôturer sur une note de clarté la structure de l’œuvre russellienne où le rire n’est plus simplement le masque du désespoir.
Dans la Fin du voyage au bout de la nuit, le commandant du vaisseau-amiral s’intègre parfaitement à sa nouvelle vie ; dans Basic right (Astounding, avril 1958), Zalumar préfère se suicider, mais tous deux sont interchangeables. Ils possèdent en commun cette naïveté qui les empêche d’être inhumains et Zalumar aurait sans doute aussi bien pu s’adapter à la Terre que son double Cruin, si son orgueil lui en avait laissé l’occasion.
Eric Frank Russell est lui aussi parvenu au bout du voyage, après avoir pratiquement cessé d’écrire à partir de 1960 – une nouvelle mineure, Rendez-vous sur Kangshan (Galaxie, 40) paraîtra en 1965 –, le grand auteur de S.F. anglais est mort en 1978. Il reste au public français à découvrir les multiples récits, inédits dans notre langue, qu’il laisse derrière lui. De prochaines années lui rendront peut-être justice.
Venelles, novembre 1982.